De son enfance, de ses souvenirs, nous avions des photos en noir et blanc, des anecdotes racontées en retenant des fous rires, de doux mystères sépia contés avec nostalgie.
Publié le 15 octobre 2025 · mis à jour le 30 octobre 2026 · 4 min de lecture · par Raquel O. Knyne
Tout à l'heure, j'ai pensé à ma tante Aurélie. Comme moi, elle est la dernière d'une fratrie de cinq enfants. Elle est née différente, bouleversante, pleine d'émotions que, d'après la médecine, seuls les plus patients arriveraient à comprendre.
Enfant, quand j'allais visiter mon grand-père, elle était parfois chez lui. Chez Papi, ça sentait le cuir et le produit pour lustrer les meubles en bois laqué. Ça sentait bon. Après avoir embrassé mon grand-père, je saluais ma tante maladroitement, je ne savais pas si je pouvais l'enlacer, l'embrasser, si ça la dérangeait. On s'asseyait au salon, moi sur ce confortable canapé de cuir qui parfumait le salon, Papi sur son fauteuil.
Papi était toujours impeccable. Ses cheveux d'un blanc brillant étaient peignés sur le côté, ses vêtements étaient parfaitement repassés. À la maison, il portait des pantoufles, toujours les mêmes, toujours comme neuves, à l'extérieur, des mocassins vernis toujours les mêmes, toujours comme neufs. On parlait un peu pendant que la télévision montrait les courses de chevaux ou le tirage du jour.
À côté, Orly allait et venait en souriant, elle riait, elle regardait autour d'elle, on lui disait qu'elle était contente et elle l'était. Parfois elle ramassait des petites choses par terre, de toutes petites choses qu'elle saisissait entre deux doigts. Mais quand j'y repense, je crois qu'il n'y avait rien, elle ramassait peut-être juste des petites idées qu'elle gardait pour plus tard. Quelques fois, elle les déposait dans les mains des autres. Moi, je la remerciais, je me demande quelles idées elle a mises dans mes mains... À quoi rêvait-elle ? Mon père était toujours très doux avec elle, et je tâchais de me calquer sur cette attitude. J'ouvrais les mains et je recevais ses présents imaginaires, précieuses étincelles de son âme.
Après un énième tirage imparfait du loto, le coucou sonnait. Je me précipitais dans le couloir pour le voir chanter. Papi me proposait alors de prendre un thé. Dans la cuisine, les canaris sifflaient dans leur cage, picoraient leurs graines, grattaient leur perchoir et l'espace s'emplissait d'un parfum de menthe. En trempant mes gâteaux secs, je lui parlais de mon rêve d'être paléontologue un lundi, d'être chirurgienne un dimanche, d'être actrice un mercredi.
À la maison, nous avions des bibliothèques remplies de livres. J'avais tiré au hasard les fables de La Fontaine et lu chacune d'elles. Je n'avais aucune idée des messages cachés, des critiques censurées, ni du second degré. Alors moi aussi, j'écrivais des poèmes, des vers naïfs qui faisaient rimer les animaux et conjuguer les émotions. Papi les lisait. Avec un accent et un timbre si particulier, il entonnait mes mots d'une voix marquée par les années et les lieux. Mes histoires de lapins et de chiens le faisaient rire. J'aimais le voir rire, souvent il était sérieux, ou silencieux et concentré... À quoi pensait-il dans ces moments-là ? Je ne demandais pas, je ne voulais pas interrompre une pensée importante.
De son enfance, de ses souvenirs, nous avions des photos en noir et blanc, des anecdotes racontées en retenant des fous rires, de doux mystères sépia contés avec nostalgie. Certains mystères, Papi les a emportés avec lui pour toujours. Celui de sa rencontre avec ma grand-mère en est un de marque. À ma grande sœur, il avait raconté qu'il l'avait protégée des intempéries avec un parapluie. À mon grand frère ; qu'il avait voulu l'embrasser et qu'elle l'avait giflé. Je n'ai pas eu ma version, mais je crois qu'il y en aurait eu autant que de petits enfants. Papi avait sa façon bien à lui de transmettre des enseignements, avec des messages cachés ou des souvenirs, peut-être un peu comme la Fontaine l'avait fait dans ses fables. Il voulait sans doute apprendre à ma sœur à chercher la protection et à mon frère à faire preuve de respect.
En me baladant dans ma mémoire, je retrouve moi aussi quelques messages laissés par Papi. Le dernier est peut-être celui laissé par le jour où il nous a quittés : le jour de mon anniversaire. Depuis, chaque nouvelle année de ma vie est marquée par son souvenir, par son sourire. Je sais que je trouverai toujours l'envie d'être heureuse en pensant à son courage et sa résilience face aux épreuves. Je sais que je trouverai la force d'affronter ce qui m'effraie dans le souvenir de la fourchette qu'il abattait sur une abeille, un après-midi ensoleillé. Je sais qu'il veillera toujours sur ses enfants, sur ses petits enfants et sur moi.
Écrire un roman, c’est organiser ses idées, construire une intrigue cohérente, suivre l’évolution de ses personnages et, surtout, ne pas perdre le fil de son hi…
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